La ville en jaune (Cthulhu Hack): la critique

La ville en jaune est un ouvrage tout en élégance. Un peu plus de 120 pages constituées de textes à la police très lisible, de nombreuses illustrations de Christophe Swal, des photographies d’époque (de Lucien Blumer), de plans explicites et d’encarts explicatifs. Avec son petit ruban marque-page en tissu doré. Du très bon boulot. Comme c’est l’habitude avec cette série des XII Singes consacrée au jeu de rôle Cthulhu Hack.

La ville en jaune est un scénario situé à Strasbourg. Les héros vont devoir y relever un défi de taille. Celui d’empêcher la capitale alsacienne de muter en une cité maudite, Carcosa, fief d’Hastur et de son serviteur, le Roi en jaune. Lancés dans une enquête aux apparences anodines, les personnages vont se retrouver impliqués dans un complot aux dimensions astrales, coincés entre deux redoutables partis qui, bien que rivaux, partagent le même objectif.

Ce scénario en trois actes se déroule en 1920. L’intrigue imaginée par Éric Dédalus s’appuie sur des fondements historiques : la construction de la Grande percée. La Grande percée est la mise en forme d’un plan d’urbanisme visant à assainir le centre-ville par la construction de logements neufs, de grandes artères de circulation et l’installation du tramway. Un immense chantier que l’auteur utilise pour construire habilement un scénario riche et captivant. Évidemment, pour servir son intrigue, Éric Dédalus se permet quelques libertés et il rappelle aux éventuels lecteurs un brin formalistes : La ville en jaune est un scénario de fiction, écrit pour un jeu de rôle de fiction.

UN DRAME EN TROIS ACTES

Le premier acte a l’apparence (mais l’apparence seulement) d’une simple enquête sur une série de sabotages. Qui a intérêt à ralentir, voire empêché, la modernisation de Strasbourg ? C’est également durant celui-ci que les personnages vont rencontrer les principaux protagonistes du drame qui se noue lentement, avec un Hastur et ses sectateurs agissant dans l’ombre. Ce chapitre est donc fort d’une très belle galerie de PNJs, qui sont tous détaillés avec une grande précision. Du pain béni pour les meneurs de jeu en manque de temps libre. C’est également en introduction de ce chapitre, après une présentation générale du scénario, que sont proposés plusieurs personnages prétirés (sans aucune obligation d’usage, bien entendu). Les joueurs vont avoir fort à faire pour essayer d’appréhender le déroulement, et la justification, des évènements. Ils vont évoluer au sein d’une société strasbourgeoise post-première guerre mondiale, divisée par une diversité identitaire (la cohabitation entre les Français et les Allemands encore présents est très difficile), les rancunes et les divergences politiques. Les pistes sont nombreuses, mais leurs tracés à peine sensibles.

C’est normalement à partir du second acte que les personnages vont vraiment être immergés dans le fantastique lovecratien. Des liens et des recoupements vont être faits, et des conclusions éventuellement tirées. Vu dans son ensemble, La ville en jaune semble être une course contre la montre perdue d’avance. Et je ne dis pas cela pour décourager les joueurs. Bien au contraire. Noyé sous une tonne d’indices (le livre regorge d’aides de jeu sous formes de lettres, de documents, de plans…) et les hallucinations, les enquêteurs vont devoir trier le bon grain de l’ivraie. Bonne chance à eux mais c’est passionnant. Le troisième acte, quand à lui, est le paroxysme, le climax. Une histoire de fou. Dans le sens littéral du terme. Et même de fous dangereux.

L’AVIS DE G&P

Armé de ce livre et du supplément Le guide occulte de Strasbourg (fortement conseillé), le meneur de jeu se retrouve avec une extraordinaire histoire à raconter, et surtout à faire vivre à ses joueurs une aventure passionnante. Le scénario n’est pas dirigiste (du moins les joueurs ne le ressentent pas). En effet, même si les évènements se déclenchent à un rythme métronomique et que la trame générale de l’intrigue est scellée, les joueurs sont libres de leurs actes et de leurs choix. Des choix qu’ils devront faire, quitte à concéder quelques sacrifices.

L’aspect documentaire est excellent. Un modèle du genre, comme Le guide occulte de Strasbourg, dont il est le complément. Tout est  pensé pour que le meneur de jeu anime confortablement les séances de jeu. Il y a un grand nombre d’aides de jeu (avec des PNJs très détaillés), et les nombreux plans s’avèrent très utiles.

Enfin, pour ce qui est du niveau de difficulté, il s’avère assez élevé. Non pas de par la dangerosité des situations (c’est assez sûr jusqu’à la fin du premier acte), mais par la complexité de l’énigme que les joueurs auront à résoudre. On ne va pas s’en plaindre car à vaincre sans péril…

LA FICHE TECHNIQUE

LA VILLE EN JAUNE

Textes: Éric Dédalus
Direction éditoriale: Jérôme Barthas
Direction artistique: Maxime Plasse
Illustrations: Christophe Swal
Edition: Les XII Singes
Matériel: livre de 124 pages format US letter à couverture rigide
Prix: 29,00€

Nicolas Lamberti

Nicolas Lamberti, journaliste et traducteur freelance, critique littéraire et réalisateur de télévision

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