RENCONTRE AVEC… VINCENT LELAVECHEF

Vincent, c’est un pote de longue date. Du coup, il était normal que je le sollicite pour essuyer les plâtres de G&P. Et du coup, lors de cette interview, comme vous pouvez le remarquer, le tutoiement était de rigueur (mais c’est lui qui a commencé, hein!). Et du coup – oui, encore, j’aime les coups, que voulez-vous -, on a un peu remué le passé, faisant resurgir quelques souvenirs communs. Alors, chez lecteurs, vous me direz ”qu’est-ce que cela peut bien nous fou… euh…faire? En fait, vous auriez raison si cette rencontre n’avait aucun autre intérêt, ce qui n’est absolument pas le cas. En se confiant à G&P, Vincent nous peint un passionnant tableau ayant pour modèle le milieu professionnel du jeu de rôle, revenant en détail sur les différents fonctions qu’il a endossé (et qu’il porte encore) durant sa jeune carrière, avec ses particularismes, ses difficultés, ses déceptions mais aussi ses satisfactions et des joies. Ici, Vincent détruit un mythe, certes, mais sa passion est telle qu’elle transpire dans ses phrases et cela nous donne qu’une chose: envie de jouer!

Bonjour Vincent, que peux-tu nous dire sur ton parcours scolaire et professionnel, pour au final entrer dans l’univers professionnel du jeu de rôle?

Alors déjà, pour commencer, je peux te dire qu’il n’y a pas grand rapport entre mon parcours scolaire et professionnel et l’univers professionnel du jeu de rôle. À la base, j’ai un master en Diagnostic des Organisations avec une spécialité sur les organisations sociales et médico-sociales. Tu vois, on est vraiment très loin du game design et de la fabrication de livre.

En fait, l’entrée dans l’univers professionnel du jeu de rôle, elle s’est d’abord faite en parallèle de mon métier, grâce à des activités bénévoles. Déjà, j’ai écrit pendant de longues années pour un site web qui s’appelle Scifi-Universe.com. J’ai commencé il y a 13 ans. C’est d’ailleurs toi qui m’a recruté pour y parler de jeu de rôle. Depuis, tu es parti et je suis resté… Ça ne nous rajeunit pas tout ça, hein ? Écrire m’a amené à tester énormément de jeu, et devoir construire des critiques argumentées m’a permis de construire un début de réflexion autour de la façon de créer et d’éditer des jeux.

À côté de ça, j’ai rejoint l’équipe de développement de Shaan Renaissance. Ça a été un travail du soir et du week-end aussi, et ce pendant de nombreuses années, qui s’est concrétisé au bout du compte par l’édition du jeu chez Origames en 2014. Cette expérience m’a permis de mettre en pratique quelques réflexions théoriques que je m’étais faites en critiquant des jeux. J’ai donc pu faire mes premières armes comme auteur et de me rendre compte de ce que c’est, concrètement, que de créer un jeu de rôle : un processus long, dur, ingrat, mal payé, mais passionnant et unique en son genre.

Ces deux expériences m’ont enfin permis de rencontrer pas mal d’acteurs du milieu, ce qui fait que quand j’ai quitté mon job il y a deux ans, je me suis retrouvé avec des envies, une période de chômage et peu d’égo à maltraiter. Je me suis lancé dans l’aventure de la reconversion professionnelle. Et aujourd’hui, je dirais que ça ne s’est pas trop mal engagé toute cette affaire…

Bragelonne, Sans Détour, Studio Agate, le Troisième Œil, depuis ton entrée dans le petit cercle des auteurs de jeu de rôle, tu multiplies les collaborations. A ce jour, quelles sont tes fonctions, en qualité d’auteur mais aussi d’éditeur, au sein de ces différentes maisons ?

Attention, je vais te faire un méga-spoiler de ouf : les chances de voir un bon film d’Uwe Boll sont très largement supérieures que de trouver un CDI dans le milieu du jeu de rôle. On dit merci qui ? Merci captain Obvious !

Et oui, le jeu de rôle, ce n’est pas l’activité la plus stable qui soit d’un point d’un point vue économique. Les éditeurs ont des besoins ponctuels, sur des chantiers bien définis qui sont limités dans le temps. Du coup, si je veux survivre et pouvoir acheter le beurre à mettre dans mes coquillettes à la fin du mois, il est impératif de multiplier les collaborations. Et non, malheureusement, aujourd’hui, tu ne peux pas être auteur à temps complet pour un seul éditeur.

La chance que j’ai eu, jusqu’à maintenant, c’est d’avoir pu écrire pour des jeux que j’adore. À ce jour, je n’ai jamais eu à développer un truc qui ne m’intéresse pas. Avec Bragelonne et Sans Détour, j’ai bossé sur L’appel de Cthulhu (mon tout premier jeu de rôle), avec Studio Agate sur 7e Mer (le jeu auquel j’ai probablement le plus joué dans ma vie), avec le Troisième Œil sur One% (mon dernier gros coup de cœur ludique) et Valerian (la BD culte de mon adolescence). Franchement, pour l’instant, je m’en tire bien. J’ai un peu l’impression d’avoir un trèfle à quatre feuilles dans le c…

Entre ces différents projets, mes activités sont très diverses. Chez Bragelonne et le Troisième Œil, j’ai écrit, tout simplement. Chez Sans Détour, j’ai conçu des aides de jeu pour des campagnes. Chez Origames, je playteste actuellement un projet personnel. Chez Studio Agate, je coordonne les versions françaises de 7e Mer et de Vampire : le Requiem. C’est d’ailleurs cette dernière activité qui est la plus chronophage, mais également la mieux rémunérée sur du long terme. C’est également celle qui me permet de voir l’envers du décors : le métier de l’édition.

Tu vois, au final, j’alterne actuellement entre pures créations et missions techniques. C’est un bon équilibre je trouve : quand l’inspiration n’est pas là, alors je prend ma casquette de technicien. Au final, mes semaines sont bien remplies.

Que peux-tu nous dire sur ces jeux, en quelques mots ?

Ils sont tous cool ! Achetez les !

Tu étais présent à Cannes, pour le Festival International des Jeux, un lieu idéal pour prendre la température du milieu, qui semble, à nos yeux, être en bonne santé. Nous aimerions connaitre les impressions de quelqu’un vivant cela de l’intérieur.

Franchement, c’est vraiment impressionnant. Quand je suis venu pour la première fois, il y a six ou sept ans, le FIJ s’étendait sur un étage du Palais des Congrès et la partie jeux vidéo occupait un bon tiers des stands. Aujourd’hui, il n’y a quasiment plus de jeux vidéo et la surface du festival a doublé. C’est gigantesque. On est à des années-lumière de ce qu’était le jeu dans les années 2000. Il s’est ouvert au monde, et le monde a commencé à s’y intéresser.

C’est flagrant dans le secteur des jeux de plateau, mais même dans le jeu de rôle, on le ressent fortement. Certes, les stands de JdR se comptent encore sur les doigts des deux mains, mais au moins, ils se comptent. Il y a 6 ou 7 ans, il y avait 2 ou 3 stands pro de JdR, et le reste était intégré au pôle ludique du G.R.A.A.L. Aujourd’hui, il y a de plus en plus d’éditeurs qui viennent pour présenter leurs jeux. Alors oui, on est toujours cachés au fond du Palais des Congrès, mais on est là, et toujours plus nombreux.

A ton avis, l’avenir du financement participatif, kickstarter et autre Ulule, c’est une solution à court terme, qui risque de s’essouffler, voire mourir étouffé par la masse sans cesse grandissante de pledge, ou qui va atteindre une pérennité ?

C’est la question que l’on se pose tous en fait… S’agissant du jeu de rôle, je pense qu’on va commencer à atteindre une sorte d’équilibre dans le fonctionnement des financements participatifs. Les éditeurs qui se lancent à l’arrache sans rien avoir préparé, c’est terminé. Et à mon avis, les pledgeurs qui participent en masse et font monter très hauts les projets, ça va se faire de plus en plus rare. Les jeux de rôles financés à plusieurs centaines de milliers d’euros, ça va devenir des exceptions. Déjà parce que les rééditions des vielles gloires d’antan sont quasiment toutes déjà passées, parce que les gros succès US à traduire ne sont pas légion, parce que, comme tu l’as dit, le nombre de projets est en constante augmentation et parce que les projets originaux ne fédèrent pas forcément beaucoup à court terme. A mon avis, il va y avoir de plus en plus de projets qui vont se planter, et les bons succès de demain vont désormais tourner autour de 50-70 000€ de financement.

Ce qu’il faut comprendre, en tout cas pour le jeu de rôle, c’est que ces sommes ne sont pas forcément au cœur du dispositif. Alors oui, aucun éditeur ne va cracher sur l’avance de trésorerie que cela permet, mais l’énorme force du financement participatif, c’est surtout son impact publicitaire. Si, demain, je sors un jeu de façon traditionnelle en boutique, on va en parler une journée. Si, demain, je lance un crowdfunding pour le même jeu, on va en parler pendant un mois. De fait, les ventes s’en ressentent.

Aujourd’hui, j’ai tendance à penser qu’il est quasiment impossible pour les éditeurs de jeu de rôle de faire machine arrière et de ne plus utiliser cet outil. Peut-être qu’il évoluera, peut-être que son utilisation va changer ou que le comportement des clients va se modifier, mais sa force marketing est telle qu’elle permet une chose nouvelle dans le milieu : avoir des projets. Finalement, c’est ça la grande nouveauté du jeu de rôle en 2020.

Pour toi, le jeu de rôle idéal, c’est quoi ?

Un jeu qui évolue avec nous et dont on ne se lasse jamais. Dans mon cas, c’est sûrement L’appel de Cthulhu. C’est le premier jeu de j’ai acheté et que j’ai mené. En grandissant et en évoluant, j’y ai mis d’autres choses, je l’ai abordé différemment, mais je ne m’en suis jamais lassé. J’ai pu expérimenter pas mal de trucs avec, et développer des techniques de maîtrise au fur et à mesure de ma pratique (avec plus ou moins de bonheur). En fait, le jeu de rôle idéal, c’est peut-être simplement celui auquel on continue à jouer avec les années.

Sinon, d’un point de vue strictement professionnel, le jeu de rôle idéal, c’est celui qui rapporte plein de pognon bien sûr. Tu sais combien ça coûte le plein du jet privé ? Ah ben oui, tu sais, tu habites en Corse…

Sur quels œuvres travailles-tu actuellement ? Des sorties imminentes, sur quels produits ?

L’actualité chaude-bouillante du moment, c’est le financement participatif lancé pour le jeu de rôle Valerian. C’est donc, comme son titre l’indique, une adaptation éponyme de la BD de Christin et Mezière. On va donc y jouer des agents du Service Spacio-Temporel de Galaxity qui vont voyager dans l’espace et le temps pour maintenir l’ordre. Il va s’agir d’un jeu complet intégralement illustré avec les travaux de Jean-Claude Mezière. Et franchement, en toute subjectivité, ça claque !

Sur 7e Mer, avec l’équipe du studio Agate, nous allons bientôt livrer la première partie de la gamme : le livre de base, les quatre premiers suppléments et tous les accessoires débloqués pendant le financement participatif. C’est un an et demi de taf qui s’apprête à débarquer dans toutes les bonnes crèmeries (et dans les magasins de jeu aussi). Et on continue à bosser sur la suite, puisque les deux suppléments suivants sont déjà bien avancés et devraient être prêt en avril et mai.

Et sinon, en vrac, la Russie pour One%, un scénario dans le livre de base des Chants de Loss, la suite de la gamme Vampire : le Requiem, un nouveau jeu pour les Chroniques des Ténèbres, bref, j’ai un planning bien chargé. Et comme dirait Fonzie, c’est cool !

Des projets à titre d’auteur ? 

Le gros truc perso du moment, c’est une campagne pour Shaan Renaissance que j’ai quasiment fini de playtester, et pour laquelle j’ai plein de notes écrites au crayon à papiers sur des feuilles volantes qui traînent un peu partout dans mon bureau. J’en suis content pour l’instant, c’est juste qu’il faut que je couche tout ça au propre pour l’envoyer à mes collègues. Le truc, c’est que Shaan Renaissance reste basé sur un modèle de bénévolat, et que mon temps libre a tendance à considérablement se réduire ces derniers temps. Du coup, j’ai du mal à m’organiser pour trouver du temps. Mais ça reste important pour moi. J’avais déjà cette idée au moment de l’écriture du livre de base, il faut juste que je le concrétise.

Et sinon, oui, un projet de campagne pour biiiiiiiip !]. C’est pas une chouette nouvelle ça ? Qui aurait cru qu’il serait un jour possible de faire quelque chose pour biiiiiiip !. Ca me rend dingue, mais je sais que vous comprenez !

Merci Vincent, à bientôt !

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